La Double Inconstance

Marivaux

  • Mise en scène : René Loyon
  • Avec Jacques Brücher, François Cognard, Marie Delmarès, Augustin Passard, Hugo Seksig, Cléo Sénia, Natacha Steck 
  • Dramaturgie : Laurence Campet
  • Décor : Nicolas Sire
  • Costumes : Nathalie Martella
  • Lumières : Laurent Castaingt
  • Régie générale : François Sinapi ou Jennifer Montesantos

Coproduction Compagnie RL – Maison des Arts Thonon-Evian, avec l’aide de l’ADAMI et de la SPEDIDAM. La Compagnie RL est conventionnée par le Ministère de la Culture (DRAC Ile-de-France) et par la Région Ile-de-France

DOUBLE JE(U)

Comme chacun sait, l’amour est aveugle. L’observation des troubles divers engendrés par cet aveuglement est pour l’espèce d’entomologiste ironique qu’est Marivaux une source inépuisable de réflexion amusée sur le comportement  des drôles d’animaux que nous sommes en période prénuptiale. A cet égard, le Prince de La Double Inconstance est certainement un des personnages les plus emblématiques du singulier monde poétique de Marivaux.

Résumons : le Prince, au détour d’un chemin forestier, tombe amoureux de la jolie paysanne Silvia et souhaite éperdument en être aimé. Mais il veut l’être pour « lui-même », et non pas pour le prestige et les avantages attachés à son pouvoir princier. En conséquence, il décide d’apparaître aux yeux de Silvia sous le déguisement d’un officier du palais jusqu’au moment où, l’amour de Silvia enfin déclaré, il pourra révéler sa véritable identité…

Mais la conclusion de cette jolie romance relève d’un savoureux et instructif paradoxe : l’attendrissant jeune homme, si incertain de lui-même, qui, dans sa demande d’amour, voudrait tant ressembler à tout un chacun, ne peut arriver à ses fins qu’en mettant en oeuvre les moyens que lui confère son Droit du Prince. Soit : enlèvement, séquestration, mensonge, chantage, corruption…, le tout enrobé dans une savante machination dont l’ambitieuse Flaminia, fille de domestiques, se chargera de tirer les ficelles. Une seule arme reste interdite par la prudente « loi » de la Principauté, celle de la violence physique. Avec celle-ci, évidemment, la comédie risquerait de tourner au drame…

Or, Marivaux, pour notre plaisir, choisit la comédie, celle, bien sûr, de nos imprévisibles émois amoureux, mais, au-delà, celle de ce qu’on n’appelait pas encore les rapports de classe. Soixante ans avant la période révolutionnaire, sur le mode badin et avec cet air de ne pas y toucher qui le caractérise, notre auteur met déjà en scène les signes avant-coureurs des idées nouvelles qui vont traverser le Siècle des Lumières ; des idées qui prendront corps dans les luttes contre l’arbitraire monarchique, les privilèges exorbitants des classes « supérieures » et les injustices en tout genre. Des Lumières donc qui n’ont pas fini de nous éclairer…

René Loyon

Un prince tombe amoureux d’une paysanne.

Mais même si sa Principauté peut nous sembler de pacotille, nous ne sommes pas dans un conte de fées…

A partir de là, nous assistons à la confrontation de deux mondes qui semblent se découvrir l’un l’autre. Deux mondes qui vont se jauger, lutter d’influence, se pervertir réciproquement, sans jamais se comprendre.  

Ici l’enjeu de la lutte est la jeune Silvia, prise au piège du luxe et de la séduction, qui se débat vaillamment pour rester fidèle à ses principes et à son amant, avant que de succomber à la tentation.

Arlequin, l’amant éconduit, déploie tous les ressorts de son intelligence pour comprendre l’univers dans lequel sa belle a été entraînée. Mais s’il démontre avec aplomb l’absurdité de codes aristocratiques ridicules ou mortifères, il est encore impensable pour lui de remettre en question l’autorité du monarque.

Le jeune prince découvre qu’il existe un monde en dehors de la cour, un monde qui l’enchante et qu’il pressent non perverti par la « culture ». Mais pour s’assurer de la sincérité de Silvia, il ne sait lui-même qu’avancer masqué, et voulant apprivoiser ses grâces « naturelles », il n’a de cesse d’en faire une courtisane. L’attrait pour le « naturel » de Silvia n’est qu’une utopie ; et c’est précisément cette utopie que démasque malgré lui le prince en voulant l’attraper.

Flaminia est à la manoeuvre. Tout un petit monde d’intrigants s’agite comme il se doit pour plaire au prince et faire plier Silvia. Et le prince lui-même joue son rôle dans l’intrigue imaginée par Flaminia.

Au final, on ne parierait pas sur la longévité des deux couples issus de cette double inconstance. Mais si le prince ne gagne pas l’amour éternel, au moins cet apprentissage de la manipulation lui aura-t-il peut-être appris à gouverner…

Laurence Campet

Création à l’Atalante – Paris en février / mars 2015

Reprise à l’Epée de Bois – Paris en novembre / décembre 2016 et en tournée